Vivace Viveret

Jean Baptiste Rougny, un ami des Cahiers, nous envoie une retranscription d’une conférence récente de Patrick Viveret donnée à Embrun le 12 septembre dernier. Sur le thème de la sobriété heureuse et de la joie de vivre… Tout un programme…

En voici quelques grands extraits…

(…) L’un des éléments à prendre en compte si on veut voir les éléments qui sont communs aussi bien à la facette écologique de la crise qu’à sa facette économique et financière, sa facette sociale, culturelle, civilisationnelle. Ces éléments communs sont liés d’un côté à la démesure et d’un autre à un mal de vivre. Et il faut regarder ce rapport entre la démesure et le mal de vivre et la réponse positive sera de construire un autre couple qui sera celui de la sobriété et de l’art de vivre. Tout ce qui se passe sur le plan de la crise écologique et notamment les deux grandes phases que sont le dérèglement du climat et des atteintes à la biodiversité, c’est le résultat d’une démesure, démesure du productivisme dans notre rapport à la nature depuis deux siècles. Beaucoup d’entre vous sont déjà convaincus des méfaits de toutes les mesures antiécologiques et de la nécessité de rétablir des conditions d’équilibre et le bio en est un élément décisif du point de vue de l’alimentation.

Mais la démesure n’est pas simplement présente dans nos rapports à la nature et à la racine de la crise écologique…elle est aussi au cœur de la question sociale et du creusement des inégalités sociales. (…) Il n’y a pas de vivre ensemble possible dans une société quand un tel degré d’inégalité sociale finit par provoquer un éclatement du tissu social lui-même.  La démesure est aussi sur le terrain par excellence de la crise financière. Bernard Guetta qui est un des anciens responsables de la banque de Belgique avait mis en évidence que sur les 3200 milliards de dollars qui échangeaient quotidiennement sur les marchés financiers avant la fameuse crise de 2008 : le fameux septembre noir du capitalisme financier, moins de 3% , 2,7% correspondait à des biens et des services réels. Le reste c’est-à-dire les 97,3 % étaient de l’économie spéculative qui tournait en rond sur elle-même : c’est aussi de la démesure qui fait système. (…)  Il y a de la démesure cœur de la crise écologique, de la crise financière, la crise sociale. Mais il ne faut pas oublier que la démesure a été aussi au cœur d’un autre grand effondrement, celui de l’empire soviétique il y a une vingtaine d’années. 20 ans c’est hier. Si on veut éviter de se retrouver dans la situation des années 30 avec une forme de mouvement pendulaire ou après une phase d’ultracapitalisme financier, on a une phase d’ultra dirigisme autoritaire voire totalitaire… de bien comprendre qu’il ne suffit pas d’avoir un retour du politique, un retour de l’État pour traiter les problèmes de la démesure. Le politique dont nous avons besoin c’est un politique du pouvoir créateur, pas du pouvoir dominateur, autoritaire, voire guerrier ou totalitaire. Dans la partie des stratégies positives, la démesure ne joue pas simplement par rapport à la captation de richesse mais qu’elle peut jouer tout autant par rapport à la captation de pouvoir.

La démesures est la manifestation d’un dysfonctionnement majeur de la même manière que nous savons bien qu’à titre personnel si l’on est dans l’alcoolisme, c’est qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Et c’est la même chose dans l’histoire des sociétés. Mais derrière cette démesure il y a le prix du mal de vivre, de la maltraitance, du mal-être et ce prix a été mis en évidence par un rapport très intéressant de 1998 du programme mondial sur le développement humain. Il notait les sommes qui seraient nécessaires pour répondre aux besoins vitaux de l’humanité : le problème de la faim, l’accès à l’eau potable, les soins de base, le logement : éléments basiques qui font que des milliards d’êtres humains vivent dans des situations de détresse ou de misère. Ils avaient mis en évidence que les sommes qui étaient nécessaires pour répondre à ces besoins vitaux étaient relativement faibles : 40 milliards de dollars supplémentaires aux 40 milliards de dollars qui étaient déjà dans le circuit. Au même moment on prétendait qu’on n’arrivait pas à trouver cet argent, ils avaient pris l’exemple de trois autres grands budgets.. sur la publicité on dépensait 10 fois plus : à l’époque c’était 400 milliards de dollars. Même en ayant beaucoup d’estime pour la créativité de la publicité ! ! ! c’est difficile à gober que le budget de la publicité soit plus important que la faim, l’eau potable, les soins de base et le logement réunis.

Et ces jours ci, dans un débat contradictoire avec un directeur d’agence de publicité, je lui ai fait dire le chiffre actuel des dépenses publicitaires dans le monde : 1 400 milliards de dollars alors que l’on sait qu’avec 200 milliards de dollars on peut répondre à la plupart des problèmes fondamentaux de la planète. (…) Dans un colloque récent où l’on parlait des enjeux de la consommation, l’intervenant au lieu de parler de société de consommation a parlé de société de consolation. Et effectivement ces dépenses somptuaires de la publicité sont des dépenses consolatrices qui sont là pour nous faire oublier, pour nous divertir par rapport à la réalité d’une société où l’on est dans la destruction écologique donc le contraire de la beauté, dans un rapport guerrier à autrui, la rivalité, la compétition donc le contraire de la paix, de l’amitié et de l’amour ; dans un rapport guerrier à soi-même qui est le contraire de la vie intérieure, de la sérénité, de l’authenticité. (…) Aussi bien sur le plan financier que sur le plan alimentaire il y a de quoi permettre à tout être humain de vivre sa condition humaine et de ne pas se retrouver dans une situation de misère, de détresse né à partir du moment où vous avez un mécanisme d’accumulation qui est organisé autour du toujours plus, vous finissez par avoir du toujours moins et une situation de rareté artificielle sur les besoins vitaux de l’humanité. Cela résume parfaitement l’une des phrases célèbres de Gandhi : « il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour satisfaire les besoins de tous mais il n’y en a pas assez pour satisfaire la cupidité de chacun. » (…)

Cette distinction fondamentale entre le besoin et le désir est nécessaire. Si on ne comprend pas que le désir est illimité et si on prétend traiter le désir qui est de l’ordre de l’être par un désir illimité de la croissance ou de la consommation dans l’ordre de l’avoir, on a alors un mal-être plus important encore et on produit, à l’autre bout, de la rareté artificielle. On peut dire que la misère matérielle est directement en rapport avec la misère affective, la misère éthique, la misère spirituelle ( dans son sens large et laïc du terme ) qu’il y a du côté des sociétés de surconsommation 22 41. A partir du moment où on a repéré que le phénomène de la démesure commun à la crise écologique, à la crise sociale, à la crise financière, à la crise politique de l’effondrement des systèmes totalitaires…que cette démesure est liée au mal être, à la maltraitance et au mal de vivre, à ce moment là on peut aussi mieux comprendre ce couple positif qui est celui de l’acceptation des limites, du côté de la simplicité ou de la sobriété mais tout autant du travail sur le registre du bien-être, du bien vivre, de la joie de vivre. Si on ne travaille pas sur ce second couple, si on ne travaille que sur la question des limites, c’est comme proposer une cure de sevrage à un toxicomane s’il n’a pas d’espérance positive au terme de sa cure il reste avec sa toxicomanie. Cette question que les peuples indigènes et les forums sociaux mondiaux….qu’est-ce que ça veut dire de construire des sociétés du bien vivre va de pair avec la condition fondamentale de sortir des modes de croissance infinis et de la démesure. Il faut tenir les deux bouts de la chaîne. Je n’insisterai pas sur la partie : nécessité des limites, c’est quelque chose dont vous êtes convaincus même s’il y a des situations avec des économistes où il faut passer beaucoup de temps pour leur expliquer que l’on va dans le mur.

Ma question est moins l’évitement du mur que la sortie du mur. A certains égards, à force d’avoir peur d’aller dans le mur, on finit par être tétanisé. De toute façon le mur ça fait déjà un certain temps qu’on l’a télescopé. Il serait plus légitime de commencer à se poser la question de savoir comment on n’en sort plutôt que de savoir quelle peur va pouvoir l’éviter. Il y a dans les stratégies positives la question du bien vivre qui est une question fondamentale.

Il est frappant de voir que dans ce qu’il y a de plus difficile et de plus ambitieux, ce qui s’est passé au cours des 20 dernières années c’est la montée progressive de ce qu’on a appelé une société civile mondiale et qui est exprimé par l’expérience de ces forums sociaux mondiaux dont le premier à Porto Allegre au Brésil. A l’intérieur de ce forum, notamment sous l’impulsion des peuples indigènes, on a vu monter cette question du bien vivre mise en rapport avec une autre grande question qui est celle des biens communs de l’humanité. L’Humanité ne préserve pas ses biens communs fondamentaux que sont l’air, l’eau, la terre à cause des logiques prédatrices. Ce sont elles qui attaquent les biens communs de l’humanité. Mais d’où viennent ces logiques prédatrices ? elles viennent du mal de vivre, du mal-être. (…)  Si on veut échapper à ce cycle infernal de la prédation qui conduit finalement à des logiques de guerre il faut avoir un autre rapport fondamental à l’énergie. Ce que des philosophes comme Spinoza ont mis en évidence : une autre forme d’énergie à laquelle nous pouvons avoir accès et qui à la différence de l’énergie prédatrice ne se fait pas contre autrui mais bénéficie au contraire de la relation à autrui, c’est précisément la joie de vivre. Sortir d’un cycle qui est l’excitation et la dépression pour travailler sur un autre rapport qui est celui de la densité et de la sérénité. (…)

De même que nous avons besoin d’un autre rapport à la richesse, une autre façon de nommer la richesse et de la mesurer… d’autres rapports à la monnaie nous avons besoin de construire un autre rapport au pouvoir. Et cela est directement lié à l’enjeu pour la démocratie, pour la qualité démocratique. La nature des crises que nous rencontrons oblige et obligera de plus en plus un retour du politique…. Si nous voulons éviter la situation pendulaire du politique autoritaire, guerrier, totalitaire que nous avons connu dans les années 30, il faut reconstruire un autre rapport au pouvoir qui soit ancré dans le fait que lorsqu’on se donne du pouvoir, on se donne aussi de l’énergie et que l’un des critères non mensongers de ces approches là, ça s’appelle tout simplement le plaisir. Le plaisir était un indicateur que l’on est dans un rapport de création et de coopération alors que dès que l’on est dans un rapport de compétition, inévitablement c’est de la peur qui se met en place……L’art de vivre « à la bonne heure ». Le mot bonheur en français est souvent piégé car il renvoie à un coup de chance. L’heur comme étant la bonne fortune. Dans la langue espagnole c’est beaucoup mieux adapté à cet état de joie de vivre. Ce qui caractérise le rapport intensité – sérénité c’est la qualité de présence. Quand nous sommes vraiment bien, nous sommes la. Que ce soit dans la beauté d’un paysage, que ce soit dans la qualité d’une relation à autrui, que ce soit dans la qualité de relation à soi-même nous sommes « à la bonne heure ». on serait aussi à la mauvaise heure si on s’interdisait le chagrin de la tristesse à la perte d’un être cher que si on s’interdit de la joie ou du plaisir alors qu’on a l’occasion de le connaître. On est là sur un intérêt énergétique fondamental pour mettre en place des stratégies qui vont vers le bien vivre. Si les acteurs qui sont dans cette logique transformatrice ne sont pas eux-mêmes dans cette posture, si eux-mêmes reproduisent des formes de mal-être, on ne va pas avoir des stratégies transformatrices mais des stratégies compensatrices.(…)

Quand le mouvement ouvrier luttait comme contre les formes de vie inhumaine du capitalisme industriel, il ne s’est pas contenté de dire qu’il faudrait un système de sécurité sociale, ils s’est dit : nous allons tout de suite organiser des caisses de secours mutuel et l’embryon du mutualisme est né à cette occasion. Et c’est la même chose pour les bourses du travail. Sans attendre les éléments de transformation globaux, il est essentiel de mettre en œuvre dans l’ici et maintenant, le plus loin possible, ce pouvoir créateur, pouvoir de l’expérimentation anticipative qui démontre que l’on peut faire autrement. Il y a de formidables capacités et en même temps on ne doit pas se couper des formes de résistance contre l’inacceptable et abandonner le terrain des grands enjeux macro sur lequel se jouent les grandes régressions écologiques, sociales ou démocrates. Quelqu’un me demandait est-ce que ça va et je répondais oui ! mais je considère qu’être heureux est un acte de résistance. Nous sommes dans des systèmes ou le mal être, le mal de vivre et la maltraitance sont au cœur des systèmes de domination. Sur un temple de Mexico il y avait cette inscription : « l’arme suprême de l’oppresseur réside dans l’esprit de l’opprimé » ; c’est ce que La Boétie avait appelé en son temps la servitude volontaire.

Nous ne pouvons rentrer dans un changement de posture et dans des stratégies transformatrices face à la casse humaine, à la casse écologique que pour autant où nous changeons nous-mêmes nos postures de vie, nos postures dans nos rapports au pouvoir, nos postures dans le rapport à la richesse, à la santé, à l’alimentation…ce changement de posture, non seulement il fait du bien intérieurement mais il fait du bien collectivement et il déclenche des procédures contagieuses et attractives. Il n’y a pas que la peur ou l’impuissance qui soit contagieuse. La joie est également contagieuse, c’est ce que nous appelons au collectif richesse les opérations « nanoub » : anagramme de « nous allons nous faire du bien ». Chaque fois que des groupes humains décident de se faire du bien, ce qui suppose qu’ils se posent la question qu’est-ce qui est de nature à nous faire du bien ? on déclenche des stratégies positives efficaces parce que les formes inverses qu’on pourrait appeler celles du militantisme sacrificiel, fondées certes sur la lutte pour des lendemains où on est censé chanter mais on est tellement soi-même dans le mal-être ici et maintenant qu’on a pas du tout cette énergie contagieuse. Et même on peut basculer dans la compensation et l’histoire des mouvements alternatifs est souvent l’histoire dramatique de compensation du côté de l’excès de pouvoir du côté de l’excès de fermeture du sens parce qu’on a lutté contre la captation de richesses. Cette capacité à nous mettre debout, à choisir de vivre intensément notre propre vie c’est un acte qui est à la fois un acte de transformation collective, un acte de transformation sociétale, un acte de transformation politique, au sens le plus fort du terme ; c’est aussi du même coup ce qui va nous permettre de relier ces multitudes d’initiatives créatives dont cette foire est un des exemples et qui prend sa place dans une mosaïque de forces créatives qui est croissante à l’échelle mondiale. (…)

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