Rencontre avec un précurseur

Ces jours-ci, il est possible d’entendre, à l’église américaine à Paris (16 au 18 mars, à 20 h 30), Jürgen Moltmann, un des grands théologiens protestants allemands, qui a intensément pris en compte la crise écologique dans son travail théologique.

Pour évoquer son travail, nous vous proposons ici, des extraits d’un entretien réalisé par Jean-François Filion, pour la revue Relations, de mars 2005, (699), p. 22-25.

Relations : Comment êtes-vous parvenu à développer une théologie trinitaire de la création qui se connecte aux théories actuelles de l’astrophysique et des sciences de la Terre?

Jürgen Moltmann : Dès le début de la modernité, beaucoup de gens se sont représenté le rapport de Dieu au monde selon l’image d’un monarque absolu : Dieu est le Seigneur, le monde est sa propriété et il peut en faire ce qu’il veut. Dieu a été pensé comme « au-delà » et le monde comme « ici-bas ». Ainsi, on a finalement conçu Dieu comme dépourvu de monde et le monde, dépourvu de Dieu. Dans cette vison, en tant qu’image de ce Dieu, l’être humain doit se comprendre comme maître de la Terre. Tout comme Dieu est seigneur et propriétaire de la Terre, il est destiné à l’être aussi, et il le devient par l’entremise de la science et de la technique, car « savoir égale pouvoir ». C’est de cette manière qu’ont été créés les fondements de la civilisation scientifico-technique moderne, ainsi que ceux de la soumission et de l’exploitation impitoyables de la nature. Celle-ci se trouve réduite au rang de simple matériau pour la construction de la culture humaine. La crise écologique de la civilisation moderne n’est pas seulement une crise de l’environnement, c’est aussi une crise de l’existence humaine; pas seulement une crise morale, mais aussi une crise religieuse. Pour en sortir, deux conversions sont nécessaires : la première touche à notre image de Dieu; la seconde à notre image de l’être humain. Cela passe, selon moi, par la redécouverte du Dieu trinitaire. Le Dieu trinitaire n’est aucunement un maître isolé, détestable et terrifiant qui trône au ciel. Il ne se subordonne pas tout, comme le font les dictateurs sur Terre. Au contraire, il est un Dieu communautaire et riche de relations. Tel que mentionné dans le Nouveau Testament, « Dieu est amour ». Et l’amour n’est jamais seul. Dieu le Père, le Fils et l’Esprit vivent dans une communauté parfaite d’amour l’un par l’autre, l’un pour l’autre et l’un dans l’autre. Dans l’évangile selon saint Jean, Jésus dit : « Je suis dans le Père et le Père est en moi » (Jn 14, 11), et « Nous sommes un » (Jn 17, 22). Si cela constitue la vérité du mystère divin, alors nous, hommes et femmes, correspondons à Dieu, non pas à travers la domination et la soumission, mais par la communauté, l’amour et la solidarité avec toutes les créatures. La communauté de création dans laquelle nous vivons est donc l’image de Dieu sur terre. Son mystère n’est pas la domination ni la propriété, mais la réciprocité et la vie des uns pour les autres.

J’ai intitulé mon traité écologique de la création, Dieu dans la création, pour signaler la présence de Dieu dans toute chose et la présence de toute chose en Dieu, et ainsi dépasser sur le plan théorique la destruction matérialiste de la nature au nom de la rationalité instrumentale. De cette manière, on regarde le monde avec d’autres yeux. On ne veut plus le dominer et l’exploiter, mais plutôt vivre dans et avec lui. Lorsque nous disons que la Terre est la planète bleue, dont l’atmosphère et la biosphère nous donnent la vie, nous ne pouvons pas dire que nous vivons « sur la Terre », mais bien « dans la Terre

J’ai constaté une similitude entre la théologie trinitaire et les théories scientifiques actuelles que l’on retrouve, par exemple, dans le livre du biologiste et cybernéticien James Lovelock, La Terre est un être vivant. L’hypothèse Gaïa (éd. Flammarion, 1999). Le biochimiste, Rupert Sheldrake, cherche également dans La mémoire de l’univers (éd. du Rocher, 1994) ce qui a favorisé l’émergence de la vie. Si les théories cosmologiques contemporaines partent d’un « Big Bang originel », elles doivent aussi tabler sur une histoire irréversible de la nature (par exemple, dans l’ouvrage de Carl-Friedrich von Weizsäcker, History of Nature). Or, cette histoire ne peut pas seulement avoir une mémoire, elle doit aussi renfermer une espérance et un dessein. C’est ainsi que la théologie en arrive à une problématique commune avec l’astrophysique et les sciences de la Terre.

Rel. : Que répondez-vous aux critiques de la démesure technico-économique qui accusent la conception chrétienne de l’être humain d’être à la racine de la destruction des écosystèmes?

J. M. : Un précepte de l’anthropologie biblique révèle aux humains leur destination : « Dominez la Terre » (Gn 1, 28) et « Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toute la Terre » (Gn 1, 26). À l’époque où cela a été écrit, les humains formaient des peuples de pasteurs nomades, complètement dépendants de la nature et, pour cette raison, adoraient les forces de la nature et la fécondité de la terre comme des dieux. Dans ce contexte, ces paroles opéraient comme une exhortation adressée à des êtres soumis aux aléas de la nature pour qu’ils prennent conscience de leur propre valeur. Cependant, le rapport des humains à la nature s’est inversé et ils ne sont plus dépendants de la nature, mais c’est plutôt la nature qui est devenue dépendante des humains. Dès lors que nous vivons dans ce nouveau contexte, ces paroles se sont perverties et opèrent de manière destructrice sur la nature extérieure et sur la nature du corps humain en anéantissant finalement les deux.

Qui plus est, cette anthropologie de la domination n’est même pas chrétienne. Une anthropologie chrétienne s’oriente d’abord vers le Christ. Sa domination est amour et guérison des blessures; elle libère la création de la douleur de la corruptibilité pour une « Terre nouvelle où la justice habite » (2 P 3, 13). Dans la lumière du Christ, nous comprenons les phrases de la Genèse de la manière suivante : aimez cette Terre comme vous-mêmes, vivez en communauté avec les poissons dans la mer, les oiseaux dans le ciel et toutes les créatures terrestres, car ils sont comme vous des créatures de Dieu et le reflet de sa vitalité. Ce renversement du rapport à la nature est un processus d’apprentissage qui exige une nouvelle spiritualité de la vie et de la Terre, ainsi que la production d’une science et d’une technologie nouvelles.

Aussi, dans la mesure où elle intègre les écosystèmes et les communautés de la nouvelle pensée écologique, la théologie trinitaire pourrait faire école et amener d’autres religions – par exemple, l’hindouisme et le taoïsme chinois – à adopter cette perspective écologique. Les peuples sont aujourd’hui menacés par des dangers communs : guerres nucléaires, catastrophes écologiques et misère sociale. Ce n’est que grâce à une solidarité plus forte et à une coopération plus concrète que nous survivrons.

Entretien complet ici

DL

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