Message d’un prêtre sur les biocarburants

Ce que vous allez lire est le témoignage d’un prêtre catholique, le Belge François Houtart. Ce texte est long, mais il est exceptionnel. N’hésitez pas à faire circuler, car il contient la vérité d’une tragédie. En Colombie, mais ce pourrait être ailleurs dans le Sud, la mort et la faim accompagnent ce grand bouleversement de la vie sur terre. Et je vous laisse l’adresse de ce grand curé des hommes vrais : houtart@espo.ucl.ac.be.

Fabrice Nicolino

Chers amis,

Centre Tricontinental Louvain-la-Neuve, le 23 août 2007

En Colombie, mon contact était la Commission Interecclésiale Justice et Paix, qui se préoccupe surtout des violations des droits de l’homme des populations paysannes expulsées de leur terre, notamment pour l’extension des terres destinées aux agrocarburants. Un soir, nous nous sommes rendus au Nord de Bogota, dans une communauté indigène, à mi flanc d’une montagne pour passer une nuit de prière.
Rassemblés dans un lieu sacré circulaire, à la lumière d’un feu central, nous écoutons un ancien nous raconter leur expulsion de leurs terres par les compagnies agricoles, événement accompagné de massacres. On prie pour les morts. Longs silences. Des membres de la communauté viennent se joindre au groupe. Ils se saluent en se touchant le front (accueil par la pensée) et en s’échangeant quelques feuilles de coca. Prise de parole, les uns après les autres, car « la parole est l’âme ».
L’ancien qui préside me demande d’intervenir en premier lieu, car moi aussi je suis un “abuelito”. Partage spirituel, où s’expriment le respect de la terre-mère et l’importance de la vie humaine. Reconnaissance aussi envers le peuple frère qui les a accueillis sur ses terres. Contrastes : le prénom de l’ancien était Victor Hugo et avant la cérémonie, il avait demandé à chacun d’éteindre les téléphones portables ! Je ne reste pas toute la nuit, car le lendemain, il faut travailler !
En effet, le lendemain matin s’ouvrait un séminaire international sur les agrocarburants, où l’on m’avait demandé de donner la leçon d’ouverture, thème que je suis en train de travailler pour le moment, espérant terminer bientôt un ouvrage sur la question. Parmi les participants, non seulement des Latinos-américains et des Européens, mais également des Asiatiques. Le lendemain, je passe la journée avec une délégation internationale près de la frontière du Venezuela, sur un affluent de l’Orénoque à Arauca, pour entendre des témoignages des personnes déplacées, surtout des paysans. C’est une “audiencia” destinée à préparer une session du Tribunal Permanent des Peuples qui aura lieu au mois de novembre à Bogota et que l’on m’a demandé de présider.

Pendant une demi-journée les récits les plus dramatiques se succèdent, bien des témoins devant parler derrière une porte dans le local syndical : expulsions par les entreprises pétrolières, massacres par les paramilitaires et l’armée, bombardement d’un village par un hélicoptère d’une entreprise pétrolière américaine. Nous interrogeons les témoins. Un parlementaire européen allemand qui nous accompagne est pétrifié par l’émotion et incapable de poser la moindre question. Pendant que nous attendons l’avion du retour, deux policiers de la DAS (Département administratif de Sécurité) viennent prendre nos passeports et nous accusent d’activités illégales en nous menaçant d’expulsion. La réponse est claire : nous avons prévenu les autorités de Bogota. Un coup de fil le confirme (…)

De Medellín, nouvelle escale, jusqu’à une petite ville, Atrato, située non loin de la frontière avec le Panama. Nous sommes plusieurs à faire partie du voyage, notamment quelques membres de la Commission Justice et Paix, dont une religieuse du Sacré Coeur, et la Commission éthique, dont je fais partie avec entre autres, un juriste espagnol et deux jeunes Américaines, dont l’une vient de sortir de prison pour avoir manifesté face à l’Ecole des Amériques en Géorgie (formation des militaires latino-américains de bien triste réputation).

Avant d’atterrir nous survolons des plantations de bananes. Nous les traversons ensuite en voiture avant de rejoindre la petite ville locale. Du restaurant, j’observe les détails de la vie quotidienne et me reviennent à la mémoire bien des éléments du roman de Gabriel García Marquez : Cent ans de solitude. De là, nous reprenons deux voitures pour nous rendre dans une autre petite ville de l’intérieur, où nous sommes reçus dans le couvent des religieuses. Il s’agit d’une congrégation colombienne, fondée par la Mère Laura, pour le travail parmi les populations indigènes.

On les appelle “les Lauritas” et elles sont présentes dans plusieurs pays latino-américains pour du travail social parmi les populations indigènes. Cette congrégation, très engagée socialement, s’est fort développée en Colombie et a étendu son action au milieu des plus pauvres notamment dans la région où nous nous rendons. Nous passons une partie de la soirée avec les religieuses. Elles nous racontent leur travail dans cette région où les grands propriétaires possèdent des milliers d’hectares et où s’étendent progressivement les plantations de palme africaine.

Elles nous décrivent l’arrivée massive de paysans chassés de leur terre dans les différentes villes et notamment à l’endroit où nous sommes. On parle de ville, mais la plupart des rues ne sont pas pavées et les services généraux sont rudimentaires. Il y a un quartier de maisons bâti à la hâte, avec des planches et des taules de zinc, qui abritent de nombreux paysans réfugiés intérieurs.

Les religieuses, travaillant au quotidien et à la base, nous racontent comment ces paysans qui affluent dans des localités urbaines, ont été souvent dépossédés de leurs biens. N’ayant plus rien, ils sont obligés de se débrouiller comme ils le peuvent. Aucune compensation financière, aucune sécurité sociale, de grandes difficultés pour envoyer leurs enfants à l’école, pas de travail pour les jeunes. Bref, des situations souvent dramatiques et face auxquelles l’équipe des sept religieuses ne parvient pas à faire face. Quatre d’entre elles s’expriment: “parmi les réfugiés intérieurs, il y a de nombreux afro-descendants (les populations noires) et aussi certaines populations indigènes. Souvent c’est la terreur qui est utilisée pour les faire sortir de leur terre.

Les paramilitaires, groupes armés informels, mais intimement liés avec l’armée, menacent et assassinent simplement pour créer la peur”. Une des religieuses nous dit : “les paramilitaires sont un véritable appareil d’Etat, car la liaison avec les pouvoirs militaires, politiques et économiques est patente. Le gouvernement actuel prétend démobiliser les paramilitaires, mais en fait ceux-ci sont aussi présents qu’auparavant et toujours aussi armés et un certain nombre de ceux que l’on reverse dans la vie civile, obtiennent pratiquement l’impunité et occupent des postes fort importants dans le champ politique, y compris jusqu’au Parlement”.

La Supérieure de la petite communauté nous explique que ces pratiques politiques sont liées à l’extension constante de la grande propriété terrienne. Il n’y a pas si longtemps, une grande partie des terres était boisée. Le reste était cultivé par des petits paysans ou par des communautés indigènes. Ce sont implantés d’abord les grands élevages extensifs, puis les cultures de la banane et aujourd’hui la palme à huile. Ce sont les militaires qui au départ ont exercé la force pour aider les propriétaires à gagner progressivement les terres sur les paysans. Ensuite, sont venus les paramilitaires, pour faire la sale besogne que les militaires ne pouvaient pas accomplir.

Nous leur demandons si la guérilla est active dans la région. Elles répondent qu’elle a été fort active dans les années 90, mais qu’elle s’est réfugiée maintenant dans les montagnes. Il s’agissait au début de paysans dépouillés de leur terre, s’organisant en résistance armée. Au cours des 40 dernières années, cette résistance, notamment les FARCS se sont transformées en une organisation militaire, recourant pour pouvoir continuer à s’armer, à l’impôt sur le narco-trafic et à la séquestration. Dans la région, en tous les cas ils ne rencontrent pas une sympathie particulière de la population, même déplacée, mais ils ne sont pas non plus considérés comme des ennemis, car dans les régions qu’ils contrôlent, la situation du paysannat est bien meilleure (…)

Le soir nous logeons dans un local paroissial, des matelas de mousse mis sur le sol. Privilège de l’âge, on m’accorde un lit en planches et après une courte nuit, nous reprenons la route. Tout d’abord la grande route qui mène vers Medellín et qui traverse, à perte de vue, des élevages extensifs, s’étendant sur des milliers d’hectares. Le bétail est dispersé et relativement peu nombreux. Nous allons passer 16 barrages militaires au cours des deux jours, signe de la militarisation de la région. A deux d’entre eux, nous devrons décliner nos identités. Les jeeps s’engagent ensuite dans des chemins de campagne, où l’on voit le long des routes des implantations nouvelles de petites maisons de bois de chaume et de taules.

Ce sont des groupes de famille de paramilitaires, provenant d’autres régions. Après environ 75 km, nous arrivons dans la zone de la palme africaine. Cette fois, nous nous engageons dans des chemins complètement entourés de plantations de palmiers, plantes relativement basses et dont les fruits se situent à la base. Tout le long d’une de ces routes, les fruits des palmiers sont rassemblés sur la route et des camions viennent les prendre pour les apporter à une rafinerie, que nous avons croisée. Un hectare de palmiers donne 5 000 litres d’agrodiesel. C’est donc une production très rentable. Le travail n’exige qu’une main-d’oeuvre assez réduite, qui est amenée en camion chaque jour. Les fertilisants et les pesticides utilisés pour les plantations sont chimiquement très destructeurs. Il n’y a plus un seul oiseau. Les paysans nous disent que les ruisseaux et rivières n’ont plus de poissons. L’un d’entre eux, me montre les traces de brûlures de la peau qu’il a subies en s’étant baigné dans la rivière. Les produits chimiques sont épandus par avionnette et ne respectent rien, ni les sols, ni l’eau, ni les rares espaces où il y a encore un habitat.

Nous arrivons finalement dans un lieu indiqué par un grand panneau réalisé à la main : Zone humanitaire. Après 10 ans de luttes sanglantes menées par la Brigade 17 de l’armée et les paramilitaires agissant pour les entreprises de la palme, et ensuite à partir de 2001, de déplacements forcés successifs, un groupe de paysans s’est rassemblé pour cultiver quelques hectares de terre à la lisière des plantations de palme. Ils ont été expropriés de leurs propriétés ancestrales datant pour certains de plus de 120 ans. Ils ont constitué ce qu’ils appellent une “zone humanitaire de biodiversité”. Ils sont accompagnés de membres de la brigade internationale de paix pour les protéger. Une Commission éthique internationale a été constituée pour alerter les instances internationales, en cas de violations graves de leurs droits. J’en suis membre, avec d’autres européens et nord-américains, les autorités de Bogota ont été prévenues de notre mission sur place par la Commission interecclésiale Justice et Paix.

(…)

Voilà ce que je voulais partager avec vous, cet écrit étant un minimum d’expressions de fidélité envers les hommes, les femmes, les enfants rencontrés pendant ces deux jours.

François HOUTART

La suite de ce texte un peu long pour notre blog peut être lu sur Internet, à l’adresse suivante :

http://www.monde-solidaire.org/spip/article.php3?id_article=4383

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s