Un récit, presqu’une parabole, qui nous est proposée par un ami des Cahiers, Jean-Yves Clavreul
L’histoire se passe au Burkina Faso. Depuis des décennies le Programme National de Vulgarisation Agricole (PNVA) tente avec plus ou moins de bonheur de vulgariser la technique de compostage des végétaux pour améliorer la fertilité des sols. Chaque année, la vulgarisation de cette technique est au programme des vulgarisateurs. Malgré cet effort constant, peu d’agriculteurs adoptent la technique qui pourtant est d’une grande efficacité pour améliorer les rendements agricoles.
Un jour dans le cadre d’un atelier de formation destinée à renouveler les méthodes d’approche des agents du PNVA, nous devons choisir un thème pour l’expérimentation et l’application de la méthode participative et le thème de la promotion du compost fut choisi par les vulgarisateurs. En effet, ce thème les tenait à cœur, mais se désespéraient devant le peu de résultat face à leurs efforts.
Alors comment trouver une porte d’entrée auprès des cultivateurs ‘ rebelles et sourds ‘aux conseils répétés des vulgarisateurs. Il fallait, trouver à la fois obtenir un moyen pour changer le comportement des agents de vulgarisation vis-à-vis des agriculteurs et en même temps libérer la parole dans les rangs des cultivateurs. Le pari n’était pas gagné car les vulgarisateurs n’avaient pas en grande estime ces paysans souvent analphabètes, qui selon leur dire ont la tête dure. Dans un premier temps, nous devions restaurer le capital confiance entre ces deux groupes. Puis proposer une méthode de travail afin que les agriculteurs puissent faire connaître leur point de vue sur ce thème. Il fallait couper court, avec l’ancienne méthode « formation visite » où le vulgarisateur agricole venait faire de l’information sur un thème technique.
Après réflexion avec les vulgarisateurs, nous proposâmes une autre stratégie : le vulgarisateur devait donner une question illustrée à un groupe de paysans qui devaient travailler ensemble sans sa présence. Certains vulgarisateurs furent septiques et faisaient remarquer qu’une fois encore nous allions perdre notre temps avec des analphabètes qui ont la tête dure.
Néanmoins, après un temps de recherche, nous arrivons à formuler un message qui pourrait être suffisamment parlant pour les agriculteurs. Il était important d’impliquer personnellement chaque chef de famille afin qu’il puisse faire un diagnostic de sa situation et en même temps proposer des solutions réalistes pour la production de compost.
Voici le message interrogatif proposé à la réflexion des agriculteurs :
Comment nourrir mon champ pour mieux nourrir mes enfants ? [1]
Cette phrase interrogative fut inscrite au bas d’une feuille de format A4 et une illustration venait la compléter. Celle-ci représentait une famille nombreuse dans une concession. Le père est assis et pense à sa faible récolte pour nourrir toute sa famille. Les greniers sont vides, la récolte s’annonce médiocre. Sa femme est enceinte et porte encore au dos un jeune enfant.
Lorsque le document fut photocopié en plusieurs exemplaires, nous décidâmes d’aller chez des agriculteurs près de Ouagadougou afin de le leur confier. Une petite délégation est partie au village. Les documents furent remis à un groupe d’agriculteurs en leur donnant comme consigne de travailler ensemble sur le questionnement et préparer une restitution de leurs travaux qui aurait lieu deux jours plus tard. Aucun, commentaire particulier ne fut ajouté à cette demande. Les agriculteurs se retirèrent et travaillèrent la question à un moment choisi par eux.
Deux jours plus tard, à l’heure convenue, nous revenons au village et nous y trouvons un grand groupe d’agriculteurs qui nous attentaient. L’un d’entre eux avait été choisi comme secrétaire du groupe et tenait à la main un petit cahier d’écolier.
Après les salutations d’usage, la restitution commençait.
L’homme au cahier nous explique que le groupe s’est réuni avait examiné l’image de la feuille et avait essayé de répondre à la question :
Comment nourrir, notre terre pour mieux nourrir nos enfants ?
Nous avons travaillé entre hommes mais certaines femmes avaient aussi donné leurs avis.
L’image nous a beaucoup intéressée car elle est le reflet de notre réalité quotidienne :
- beaucoup de nos terres sont finies, usées, presque morte ;
- les récoltes sont de plus en plus petites,
- nos greniers ne sont que très rarement remplis, sauf lors de saisons exceptionnelles
- nos familles comptent beaucoup d’enfants et nos enfants font des enfants qu’ils ne peuvent pas encore supporter…
A la question : Comment nourrir mon champ pour mieux nourrir nos enfants ?
Le groupe a dit :
« qu’il était bien conscient qu’une terre doit être nourrie pour qu’elle puisse nourrir leurs familles ».
« Les plantes comme le mil, le maïs, le manioc ont besoin d’un sol riche ».
Nous savons qu’il faut faire du compost. Mais faire du compost ne servirait à rien si nous ne prenons pas en compte tous les problèmes que nous devons maîtriser ensemble.
L’agriculteur regarde dans son cahier et nous dit : « voici les problèmes que nous avons identifiés lors de notre réunion »
1. Chaque année nous défrichons toujours une plus grande surface de savane que nous ne cultivons réellement. Dans ce cas nous tuons et brûlons plus d’arbres qu’il est normal pour établir nos champs ;
1. Nous ne replantons pas un nombre équivalent d’arbres que nous avons supprimés ;
1. Nous effectuons des feux dans la savane pour la chasse sans bien les contrôler et nous n’avons plus de paille pour mettre sous le bétail de culture attelée pour obtenir du fumier ;
1. Nous avons dans chacune de nos familles plus d’enfants que nous ne pouvons nourrir et à cela s’ajoute que nos enfants eux-mêmes ont des enfants très tôt et nous devons aussi les supporter ;
1. Les sols sont délavés par les pluies violentes et la bonne terre ne reste pas dans nos champs.
Le rapporteur conclut en disant : voilà la liste de nos problèmes.
Au cours de la réunion nous avons pensé que faire du compost maintenant ne servirait à rien car les pluies violentes l’emporteraient. Cependant, nous pourrions prendre certaines mesures bénéfiques pour nos terres :
1. Nous ne devrions défricher que la surface que nous allons mettre en culture ainsi nous épargnerons un grand nombre d’arbres ;
1. Nous devrions nous entendre pour ne plus mettre le feu à la brousse d’une manière incontrôlée et même ne plus faire de feu de brousse du tout ;
1. Nous devrions demander aux femmes du service de santé de nous donner des informations pour mieux maîtriser le nombre des naissances et les jeunes devraient être les premiers concernés par cela ;
1. Nous devrions demander aux forestiers de nous enseigner comment produire des jeunes plants d’arbres afin de replanter le même nombre d’arbre que nous avons supprimés pour installer nos champs ;
1. Nous souhaiterions que les agents de l’agriculture nous montre comment mettre en place des cordons pierreux pour limiter le ruissellement de l’eau dans nos champs en suite nous pourrons faire du compost car l’eau ne l’emportera pas hors de nos champs.
Le groupe de vulgarisateurs présent fut très surpris du travail fourni par les agriculteurs.
Un auto-diagnostic environnemental venait d’être réalisé et un plan d’action proposé. Maintenant, la balle était dans le camp des vulgarisateurs et des agents de la santé.
La démarche participative avait permis aux agriculteurs de donner leur point de vue et de proposer une série de mesures transversales et globales pour résoudre à long terme leurs problèmes. Désormais, les agriculteurs de cette région du Burkina Faso étaient partants pour réaliser du compost pour nourrir leurs champs afin de mieux nourrir leurs enfants.
Comment nourrir mon champ pour mieux nourrir mes enfants ?
[1] Voir en fin de document le texte avec l’illustration.